Au temps de l’amour de Yamaji Ebine
En français Au temps de l’amour, publié chez Asuka
Dans une langue exotique Ai no Jikan, publié chez Shôdensha
Chroniqué par Maël Rannou en mai 2009

Les éditions Asuka ont entrepris d’éditer en France l’œuvre singulière de Yamaji Ebine. Après avoir publié les ouvrages de ses débuts, Asuka s’intéresse aujourd’hui à ses productions récentes, qui confirment les espoirs qu’on avait pu entretenir à son égard. En effet, Au temps de l’Amour est un récit qui marque durablement son lecteur, tant du point de vue du dessin que de l’habileté de son scénario.

L’histoire, comme le titre le laisse présager, parle d’amour. Si les premières pages présentent un schéma des plus classiques dans ce genre de mangas (la jeune Shiori Kawakami, étudiante en art, tombe amoureuse de Seiji Kageyama, un brun ténébreux), les fleurs de cerisier ne se mettent pas à tomber et le récit n’a rien d’une amourette. Seiji est gay, et la relation de fait impossible, mais contrairement à des nombreux autres travaux de l’auteur, cette homosexualité n’en devient pas pour autant le centre du récit. Le livre n’en aborde pas moins de nombreux thèmes pesants, dont le viol et l’assassinat, jusqu’à faire craindre une lourdeur quasi inévitable quand on traite de tels sujets. Et pourtant Yamaji Ebine évite tous les lieux communs et réussit même, grâce à la grande délicatesse de son traitement, à donner à la narration une fluidité et une légèreté qui lui fait éviter tout ces écueils.
D’une certaine manière, ces ficelles un peu grosses sont surtout là pour prolonger cette rencontre (cet amour impossible) qui aurait dû tourner court. Mais c’est finalement le traumatisme que chacun d’entre eux portent, et qu’ils vont découvrir chez l’autre par hasard, qui justifie ces quelques trois cents pages. La relation entre ces deux personnages que tout éloignait devient alors une simple nécessité pour vivre. L’intimité de l’autre ayant été entr’aperçue, Seiji et Shiori ne peuvent plus qu’évoluer ensemble.

JPEG - 38.4 ko

Leurs mondes, assez éloignés, s’entremêlent et des personnages secondaires, très travaillés, se croisent et gravitent autour du duo. Le meilleur ami de Shiori, qui ignore tout et choisit le pire moment pour lui déclarer sa flamme, permet une réflexion assez intéressante et plutôt rare sur le rapport à l’autre et à la sexualité après un viol. Il y a aussi ce peintre quinquagénaire à qui Seiji a servi de modèle et qui prend Shiori sous son aile, et un autre jeune gay qui fait office de communiquant entre les deux personnages, malgré une pointe de jalousie.
Bien sûr il y a aussi les ombres des absents : morts et assassin, qui pèsent sur le livre sans qu’il ne tourne jamais à l’enquête policière. Tout ce monde se croise pour chercher la réparation de ce qui a été détruit, ou pour achever la destruction. Il se passe donc beaucoup de choses dans ce livre, peut-être un peu trop pour que tout soit crédible mais pourtant la recette fonctionne et les chapitres s’enchaînent.

JPEG - 60.8 ko

Le dessin aussi est plus dense que d’ordinaire, on y trouve plus de décors même si l’épure reste le maître mot de Yamaji Ebine. La finesse de son trait et son goût de la simplicité évoquent parfois une version moins radicale de Nananan Kiriko, quand le vide prend sens. Le chapitrage n’est pas arbitraire et, tout comme le découpage, apporte de vraie respiration. L’ambiance pesante est contrebalancée par le trait tout en pauses et en légèreté.
En ce sens la couverture est une vraie réussite, il est bon de le signaler car ce n’est pas si fréquent. Si la typographie du terme « amour » sur la couverture étonne un peu, le reste est d’une sobriété on ne peut plus efficace. Shiori caresse la cage d’un oiseau, un geste figé qu’on devine très lent, la nuit tombe et les couleurs sont de toute beauté. La fragilité de l’oiseau, la cage close, ne peuvent qu’évoquer un renvoi symbolique aux personnages, eux aussi plus subtils que ce qu’il paraît au premier abord, et que la lecture ne cesse de dévoiler jusqu’au dernières pages.

Au temps de l’amour n’est pas un shôjo à l’eau de rose. C’est un récit radical, qui se refuse à donner des réponses toutes faites, qui se refuse même parfois à donner des réponses. Si le viol de Shiori en est un événement marquant, il n’en est pas central, il s’agit avant tout du récit d’une relation et de la naissance d’une complicité inattendue. En cela Au temps de l’amour entraîne son lecteur dans des terrains de la bande dessinée qui ont rarement été explorés, ou plutôt des terrains qui, jusqu’alors, n’avaient pu être explorés sans tomber dans un pathos ou une pseudo analyse psychologique de comptoir. Yamaji Ebine évite toujours ces dérives, sans jamais donner l’impression qu’une telle facilité eût pu effleurer son esprit. Son travail vaut le détour, et espérons qu’Asuka continuera de nous faire découvrir une des plus déroutantes et exigeantes manga-ka contemporaines qui, pour le moment, n’a pas encore réussi à décevoir.

L'article a bien été envoyé.

Cet outil sert à faire suivre à destination d'un tiers un lien vers cet article sur notre site. Le courrier vous sera automatiquement envoyé en copie. du9 ne garde aucune trace de cet envoi.

adresse e-mail du destinatairevotre adresse e-mail
message [200 signes maximum]votre nom
   
SITES OFFICIELS
BRÈVES
Splendor No More
12 juillet 2010
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Coupés du Monde
12 juin 2010
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
Joli mois de Mai
30 avril 2010
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.
Tout d’abord, du côté de nos voisins Suisses, on pourra aller goûter à l’édition 2010 du Festival Fumetto (à Lucerne, du 1er au 9 mai), qui propose un superbe plateau d’expositions consacrées à Jack Kirby, Emmanuel Guibert, François Avril, Thomas Ott, Chihoi, Nicolas Mahler, Brecht Evens, ou encore Nadia Ravicioni. L’ensemble du programme détaillé est disponible sur le site du Festival.
Et pour ceux qui seraient plutôt parisiens, ils pourront toujours tourner leurs regards du côté de la Galerie Martel, qui exposera du 5 mai au 5 juin des originaux de R. Crumb.
ABONNEZ-VOUS !
Vous êtes abonné !
NOUVEAUTÉS
ARTICLES LES PLUS LUS
DERNIÈRES RÉACTIONS
Votre article confirme mon ressenti à la "traversée" (pour ne pas dire "lecture") de ce livre. Intense, virulent, (...)
Benoi Lacroix sur L
cher inconnu qui me fites un instant douter de mes capacités mnémoniques (il est vrai bien faibles), si je me fie (...)
david t sur Des Carottes (I)
(un gaufrier immuable de trois par quatre cases) M’enfin ! Quatre par quatre !
Un inconnu sur Des Carottes (I)