Pierre Philosophale ?
Humeur de Xavier Guilbert en octobre 2009

La semaine dernière, sur le site de la Saline Royale d’Arc-et-Senans, se tenait la première édition de Pierre Feuille Ciseaux. Avec, derrière l’appellation de « laboratoire de bande dessinée », l’idée avouée de « soutenir et présenter une certaine forme de bande dessinée, sans passer par la case dédicace mais en favorisant la rencontre et la compréhension des univers des auteurs. »
Exit donc l’approche des habituels festivals — au programme : 27 auteurs d’horizons divers pour une semaine de résidence conclue par un week-end de rencontres et de présentation des travaux réalisés. Invité par June, l’un des instigateurs de la chose, à participer à l’animation des « causeries » des deux derniers jours, j’y étais.
Vue subjective.

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Il y a tout d’abord le lieu lui-même, la monumentale Saline Royale organisée en demi-cercle, à la fois rempart contre l’extérieur, et enceinte dans laquelle se déroule la vie — dormir, manger, boire, parler aussi. Car cela reste en premier lieu un espace de rencontre — renforcé par cette bulle isolée loin de tout, dans cet espace démesuré où l’on se sent minuscule, dans les moments partagés (repas, soirées) où les groupes se mélangent, simplement.
Et bien sûr, l’atelier se situe au centre, comme si la création était le principe qui animait tout cela, cœur battant avec enthousiasme. A un bout de la pièce les tables de sérigraphie, à l’autre la Fabrique de Fanzines, d’un côté la couleur et de l’autre le noir et blanc (photocopieuse oblige), deux pôles entre lesquels les auteurs évoluent et naviguent.
On produit, on dessine, les pages s’amoncellent au milieu des tables, presque négligées, comme si l’important n’était pas ce qui était fait mais ce qui restait à faire, comme s’il y avait urgence à tirer le maximum d’une trop courte semaine. On s’émule, on se charrie aussi — et l’on parle alors en premier lieu non pas de ce que l’on a fait, mais de ce que l’on a vu les autres faire, une note d’émerveillement dans la voix. Untel est un tueur, tel autre a trois idées à la minute, tel autre encore déborde toujours d’énergie malgré l’accumulation des nuits courtes.

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C’est sans doute aussi parce que les auteurs sont là avant tout pour eux-mêmes. Les livres qui les cachent habituellement sont ailleurs, un peu plus loin, presque engoncés dans leur finition industrielle. Ici, c’est une autre industrie qui s’anime, la création est brute, manuelle, directe. On n’est pas là pour théoriser, mais pour pratiquer et explorer — et découvrir aussi.
Il règne là une sorte de tourbillon qui emporte tout, une effervescence qui ne laisse personne indifférent, encourageant chacun à créer, à participer, à embrasser les contraintes. Et les projets de fuser, les groupes se former pour des collaborations improbables, comme cette contrainte de LL de Mars illustrée par Alex Baladi et co-racontée par JC Menu et William Henne. Comme ce concert d’Angil avec Guillaume Long au dessin, et qui respecte l’un des exercices OuBaPiens proposés par JC Menu dans une fulgurante utilisation d’ombres chinoises. Comme les trios des 60’ enfin, constitués sur le moment et accueillant quiconque veut s’y essayer. L’alchimie fonctionne.
Bien sûr, tout cela entraîne un rien de désorganisation bon enfant, et Pierre Feuille Ciseaux traîne tout au long du week-end un retard endémique d’une demie-heure sur le programme que l’on ne rattrapera pas, accueillant en dernière minute une conférence-performance du duo Ruppert & Mulot, et fusionnant les deux causeries du dimanche en une seule où la fatigue des uns et des autres se fait tangible.

Le public passe, circule entre les tables, regarde ce qui est accroché aux murs, surveille respectueusement par-dessus une épaule un dessin en cours de réalisation, s’installe parfois pour lire ou pour écouter les causeries. On est agréablement surpris qu’il soit là, et qu’il faille aller chercher un peu plus de chaises — parce que dehors, la Saline est immense et l’on remarque à peine les promeneurs.
Et puis il y a nous, intervenants venus faire parler les auteurs, invités à la fête débarquant le Vendredi soir, témoins privilégiés de tout cela (car étant, nous aussi, « à l’intérieur ») mais forcément un peu en marge, ne serait-ce que de prendre l’expérience en chemin. Et puis, alors que le week-end progresse, apparaît un peu de frustration de ne pas être (nous aussi) plus audacieux dans l’envie de changer la manière de faire, d’apporter encore plus de vie à certains dialogues par trop compassés, l’envie aussi de jouer avec les contraintes.

Mais vient le moment de partir, de se quitter, de mettre une fin à l’expérience. Le laboratoire libère ses créatures, on emporte avec soi quelques-uns des travaux réalisés, on se quitte en se promettant de se revoir. Les auteurs sont unanimes : ils viennent de vivre une semaine unique, exceptionnelle, un moment fort et important.
Loin des formats habituels de rencontre avec la bande dessinée, Pierre Feuille Ciseaux vient d’inventer quelque chose, un retour à l’essence de la création — « It’s alive ! » serait-on tenté de s’exclamer. Alors, on espère que les projets évoqués durant les derniers jours se concrétiseront, pour laisser une trace de cette très belle aventure. En attendant, peut-être, une seconde édition...

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6 RÉACTIONS
#01
Pierre Philosophale ?
Alors, pas de réactions ! Ça avait l’air génial... Non ? Enfin quelque chose qui échappe au marketing, ça se fête (c’est loin de la Champagne, Arc-et-Senans ?)
par Christian Rosset le 24 octobre 2009 | Répondre à ce message
#02
Pierre Philosophale ?
Voilà une tentative qui à l’air plutôt réussie d’après cet article... C’est chouette, espérons que ça en inspire d’autres. Maintenant l’article ne répond pas à une chose plutôt importante : les visiteurs étaient-ils nombreux ? L’ouverture au public a-t-elle porté ces fruits ? Pas évident comme lieu Arc-et-Senans (même si c’est très joli), non ?
par Loïc Massaïa le 26 octobre 2009 | Répondre à ce message
>02
Pierre Philosophale ?
Loïc, 1000 personnes sont entrées à la Saline pendant le week-end de Pierre Feuille Ciseaux. Si on enlève les quelques 300 visiteurs habituels en moyenne, on estime à 700 le nombre de courageuses et courageux qui ont bravé le froid et la brume franc comtoise pour l’événement... Est ce que ça signifie "nombreux" ? Je ne sais pas, mais il y avait toujours du monde dans chaque espace (causeries / usine / librairie / expo...) et tout le monde avait l’air plutôt content !
par david le 1er novembre 2009 | Répondre à ce message
Pierre Philosophale ?
Le nombre d’entrées n’est pas un critère très pertinent pour évaluer l’importance qu’il faut accorder à cette initiative. La satisfaction éprouvée par chaque visiteur (et par chaque participant) me semble plus évocatrice (comme l’est celle éprouvée par chaque lecteur d’un livre, dont le simple (in)succès commercial ne peut pas définir "l’importance" à lui seul ). En l’occurrence, il est évident que Pierre Feuille Ciseaux donne un terrible coup de vieux au sempiternel festival-avec-ses-séance-de-dédicaces. À ce titre, ces quelques jours resteront incontournables. Je suis heureux d’y avoir participé.
par Étienne Davodeau le 2 novembre 2009 | Répondre à ce message
>02
Pierre Philosophale ?
oui oui, c’est tout à fait ce que je voulais dire en ce qui concerne la satisfaction du public lorsque je demandais si l’ouverture au public avait porté ces fruits... Mais je reconnais ne pas avoir été clair. Je trouve ca pas mal moi 700 visiteurs motivés et satisfaits !
par Loïc le 2 novembre 2009 | Répondre à ce message
#03
Pierre Philosophale ?
Ca avait l’air bien. A Rennes nous avons le festival Periscopage qui est lui aussi dans une optique différente des quais des bulles et autres, avec des rencontres vraiment intéressantes.
par kurios le 28 octobre 2009 | Répondre à ce message
BRÈVES
Splendor No More
12 juillet 2010
L’auteur d’American Splendor et l’une des figures emblématiques de l’autobiographie en bande dessinée, Harvey Pekar s’est éteint hier à 70 ans. Il laisse derrière lui son « grand œuvre », chronique personnelle illustrée tour à tour par R. Crumb, Spain Rodriguez ou encore Joe Sacco, entre autres noms remarquables. En 2003, il avait été incarné à l’écran par Paul Giamatti.
Coupés du Monde
12 juin 2010
Aux flâneurs de la capitale réfractaires aux sirènes du ballon rond, les jours qui viennent s’annoncent riches en horizons à explorer. Pour commencer, Thomas Ott s’expose du 11 juin au 17 juillet à la Galerie Martel (17 rue Martel dans le 10e). Ensuite, histoire de continuer à célébrer les XX ans de l’Association, Benoît Jacques prend la suite de Nine Antico et de Grégoire Carlé et « s’installe » du 15 juin au 17 juillet à Super-Héros (175 rue St Martin dans le 3e). Enfin, on pourra aller admirer le travail de Dominique Goblet & Nikita Fossoul et Aurélie William Levaux du 18 juin au 18 juillet au Monte-en-l’Air (71 rue de Ménilmontant / 2 rue de la Mare dans le 20e).
Ah oui, et puis sinon, il paraît qu’il y a aussi quelque chose au Palais de Chaillot jusqu’au 28 novembre... alors bonne(s) visite(s).
Joli mois de Mai
30 avril 2010
Avis aux amateurs : ce mois de mai promet d’en éblouir plus d’un.
Tout d’abord, du côté de nos voisins Suisses, on pourra aller goûter à l’édition 2010 du Festival Fumetto (à Lucerne, du 1er au 9 mai), qui propose un superbe plateau d’expositions consacrées à Jack Kirby, Emmanuel Guibert, François Avril, Thomas Ott, Chihoi, Nicolas Mahler, Brecht Evens, ou encore Nadia Ravicioni. L’ensemble du programme détaillé est disponible sur le site du Festival.
Et pour ceux qui seraient plutôt parisiens, ils pourront toujours tourner leurs regards du côté de la Galerie Martel, qui exposera du 5 mai au 5 juin des originaux de R. Crumb.
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